INTOX Maud Fontenoy a encore sorti un livre, et comme à chaque fois, elle fait la tournée des plateaux télés pour promouvoir son écologie de compromis estampillée LR. Au programme, sur BFMTV (et aussi dans le Talk du Figaro à 3’30 »), ses regrets quant à la recherche française, handicapée par le principe de précaution, notamment vis-à-vis du gaz de schiste.

«Je trouve ça complètement dingue qu’on achète du gaz pas cher qui est extrait aux Etats-Unis d’une façon polluante (la fracturation hydraulique, ndlr), on ferme les yeux de comment il a été extrait, et nous, en France, on interdit par principe la recherche ! Et donc il y a 12 000 chercheurs qui sont partis aux Etats-Unis pour exercer leur profession parce qu’ils ont une chape de plomb sur les épaules, l’air de dire «on est forcément des gros méchants», pour trouver des techniques (…) alternatives pour ne pas polluer.»

DÉSINTOX Maud Fontenoy reste ici fidèle à la nouvelle stratégie énergétique défendue par Nicolas Sarkozy. Celui-ci avait brusquement changé son pipeline d’épaule en 2014, lors d’un meeting à Lambersart (Nord) : «Je ne peux pas accepter que les Etats-Unis soient devenus du point de vue de l’énergie indépendants grâce au gaz de schiste et que la France ne puisse pas profiter de cette nouvelle énergie (…) Je souhaite clairement que nous réfléchissions aux conséquences du principe de précaution auquel je préférerai toujours le principe de responsabilité. Avec la précaution, on s’abstient de faire, avec la responsabilité, on assume la conséquence de ses choix et on ne se condamne pas à l’immobilisme.»

Cette nouvelle posture a depuis conduit son écologiste en chef à dire un certain nombre de bêtises. Nous l’avions déjà épinglée il y a un an.

Cette fois, dans son souci permanent de pédagogie, Maud Fontenoy nous fournit un exemple typique de la façon dont une intox se construit à partir de rien. Selon elle, 12 000 chercheurs auraient fui la France, forcés de se réfugier aux Etats-Unis à cause d’une interdiction «par principe»de leurs recherches. Quelle interdiction ? La navigatrice fait ici référence à la loi de juillet 2011, dite loi Jacob, interdisant la fracturation hydraulique sur le territoire français.

Cette technique, qui consiste à fracturer la roche en y projetant à haute pression un mélange d’eau et de produits chimiques, est la seule utilisée dans le monde pour accéder aux gisements de gaz de schiste. Elle a effectivement été interdite en 2011, dans une décision qui a été confirmée par le Conseil constitutionnel en 2013. Mais ces 12 000 chercheurs français sont-ils vraiment partis ? Et l’ont-il fait pour cette raison ?

Ce chiffre choc de Maud Fontenoy, dont elle n’a pas jugé bon de préciser la source lorsque Désintox l’a contactée, provient de ses livres. Dans le dernier, Des tempêtes j’en ai vu d’autres (1), les 12 000 sont livrés tels quels, sans source non plus. C’est dans le précédent (2) que Maud Fontenoy rend enfin à Jacques Attali ce qui est à Jacques Attali, puisque c’est à lui qu’elle emprunte cette estimation…en le réinterprétant dans les grandes largeurs.

Devant le Conseil économique et social, le 10 décembre 2013, Attali avait déclaré : «Il y a à l’heure où nous parlons douze mille Français à Boston et qui sont partis, pour beaucoup, récemment, en raison des difficultés de faire de la recherche dans ce pays.» Attali, dont l’intervention portait sur les contraintes à ses yeux excessives liées à la constitutionnalisation du principe de précaution, n’affirme pas que la totalité des 12 000 chercheurs qu’il évoque sont partis pour cette unique raison. Le compte-rendu de la séance (page 21), erroné, commet en revanche ce raccourci. On y lit : «Douze mille Français sont partis récemment à Boston en raison des difficultés de faire de la recherche dans ce pays.» C’est peut-être ce qui a induit Maud Fontenoy en erreur…

La navigatrice n’a par contre aucune excuse quand elle détourne la citation et lie ces départs à la législation française sur le gaz de schiste… dont Attali ne parle à aucun moment, puisqu’il évoque l’impact du principe de précaution. «Ce qu’on me fait dire est, comme souvent, éloigné de ce que j’ai dit», dit-il à Désintox.

D’ailleurs, Jean-Louis Schilansky, qu’on ne peut pas soupçonner d’être anti-gaz de schiste puisqu’il a été président de l’Union française des industries pétrolières et préside actuellement le Centre hydrocarbures non-conventionnels (CHNC, sorte de lobby fondé par un conglomérat d’entreprises du secteur après l’interdiction de la fracturation hydraulique), explose de rire lorsqu’on évoque des «milliers» de chercheurs spécialisés. Il est catégorique : «Cela n’a jamais été un thème de recherche important en France. Si ça a jamais existé (avant la loi de 2011), c’était extrêmement limité.»

Enfin, Maud Fontenoy effectue un autre contresens, pas vraiment neutre : en établissant, comme Nicolas Sarkozy avant elle, un lien entre les difficultés de la recherche sur le gaz de schiste et le «principe de précaution», elle comprend de travers la législation en la matière et reprend la rhétorique du lobby du gaz de schiste. En 2013, la société texane Schuepbach avait en effet déposé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) devant la Conseil constitutionnel, estimant que l’annulation de ses permis d’exploration de Nant (Aveyron) et Villeneuve-de-Berg (Ardèche) à la suite de l’adoption de la loi constituait une application «trop rigoureuse» du principe de précaution.

Pourtant, dans la loi du 13 juillet 2011, le législateur s’est appuyé sur le principe d’action préventive, plus connu sous le nom de principe de prévention, et pas sur le principe de précaution. Les deux sont pourtant très différents : «Le principe de précaution s’applique lorsqu’on est face à une incertitude radicale, explique l’avocat spécialiste de la question Me Arnaud Gossement. Or en matière de gaz de schiste, nous avons derrière nous des années d’exploitation aux Etats-Unis, et on est en mesure d’évaluer les risques.» Le Conseil constitutionnel avait d’ailleurs tranché en octobre 2013, en faveur de cette dernière interprétation, validant l’annulation des permis d’exploitation.

(1) Chez Plon, octobre 2016

(2) Les raisons d’y croire, toujours chez Plon, mars 2015