C’est une phrase passée inaperçue, il y a dix jours, lors de la prestation télévisée de François Hollande. «La France, elle a fixé ses conditions, la France, elle a dit s’il n’y a pas de réciprocité, s’il n’y a pas de transparence, si pour les agriculteurs il y a un danger, si on n’a pas accès aux marchés publics et si en revanche les Etats-Unis peuvent avoir accès à tout ce que l’on fait ici, je ne l’accepterai pas.» En un mot : la France menace de dire «non» au traité de libre-échange transatlantique (Tafta). Posture à un an de la présidentielle pour prouver au reste de la gauche et aux électeurs du Front national qu’«on ne brade pas le modèle français» en ces temps où le souverainisme a le vent en poupe ? «Le président de la République fait très attention à dire que c’est un problème de fond. Le sujet n’est pas de stopper toute discussion commerciale, mais de dire que nous ne signerons pas un accord à n’importe quel prix», précise-t-on à l’Elysée.

Le chef de l’Etat n’a pourtant pas été en pointe du combat anti-Tafta. Durant la présidentielle de 2012, seul Jean-Luc Mélenchon avait porté ce débat. Le sujet n’intéressait par grand monde à part les communistes, les écologistes, quelques eurodéputés socialistes et – pour d’autres raisons – le Front national. Durant la première partie du quinquennat, lorsque les secrétaires d’Etat au Commerce extérieur chargés de ces négociations, Nicole Bricq puis Fleur Pellerin, évoquaient le sujet, c’était pour afficher le «nombre d’emplois que les exportations peuvent créer». Sensible à tout ce qui pouvait relancer l’économie en temps de crise, Hollande «s’était laissé aller sur ce thème», regrette un dirigeant du PS.

Juste échange

Les choses changent à l’arrivée de Matthias Fekl au Commerce extérieur, en septembre 2014. Persuadé que l’accord, tel qu’il est embarqué, est mauvais pour l’Europe et ne peut aboutir, il construit une stratégie d’opposition faites de petits pas et convainc le chef de l’Etat de faire du Tafta un enjeu politique utile pour 2017 : dire «non» à ce traité, c’est protéger l’Europe, donc la France. C’est allier fédéralisme et souverainisme : l’occasion, à gauche, de réconcilier sur le thème du «juste échange» les deux camps du débat de 2005 sur la Constitution européenne. L’occasion, aussi, d’un rapport de forces – à peu de frais – avec Bruxelles et Washington pour faire oublier celui, non mené, sur le traité budgétaire en début de quinquennat. «Quand on tire la pelote du Tafta, fait remarquer un ministre, il y a beaucoup de choses à raconter sur l’Europe que la gauche veut construire.»

«Il y avait besoin d’une expression très forte», justifie Fekl auprès de Libération. Outre la réciprocité demandée dans l’ouverture des marchés publics américains, le secrétaire d’Etat fait ainsi la liste «de ce qui n’a pas avancé depuis des mois» : défense des AOC et des indications géographiques, règles financières… Fekl réclame aussi l’accès des peuples européens au texte de négociation : «A partir du moment où les lobbys économiques l’ont – et je peux vous confirmer que c’est le cas -, il faut que les citoyens l’aient.» Le secrétaire d’Etat s’oppose également au principe des tribunaux d’arbitrage privés, plaidant pour la création d’une Cour internationale traitant les litiges commerciaux. Il appelle par ailleurs à la «cohérence» sur les questions écologiques après la signature de l’accord de Paris : «Les règles environnementales doivent être contraignantes dans les accords commerciaux au même titre que les autres règles.»

Clash

Mais pour l’eurodéputé écolo Yannick Jadot, l’indignation de Hollande est feinte : «Il est le good cop de la mondialisation libérale : il a l’impression de faire plaisir aux altermondialistes mais en demandant l’ouverture du marché américain, il veut que Veolia ou Suez puissent accéder au gaz de schiste américain ! C’est nul !» «Nous avons besoin d’un « Buy European Act »», abonde son collègue PS Emmanuel Maurel, qui laisse toutefois une chance à Hollande : «J’espère qu’il est décidé à imposer un rapport de force ! A Bruxelles, certains pensent que la France bluffe…» «Si la France dit non, les négociations s’arrêtent», assure Fekl. Dans l’entourage du chef de l’Etat, on fait savoir que celui-ci a «hésité» à se rendre à Hanovre ce lundi, craignant de se faire «piéger» par Angela Merkel et Barack Obama, favorables, eux, à la conclusion rapide d’un accord. Un de ses proches décrit un président français prêt à aller au clash : «Il n’a pas prévu de faire de coups d’éclat, mais il répétera ce qu’il a déjà dit. Nos partenaires sont assez intelligents pour ne pas aller au rapport de forces avec nous.» Et l’Elysée d’évoquer l’opposition de la France à la deuxième guerre en Irak, en 2003. Rien que ça.

Lilian Alemagna