INTOX. A un an de sa primaire en vue de l’élection présidentielle de 2017, le parti Les Républicains (LR) fourbit ses armes. Dernier champ de réflexion en date, l’écologie et l’environnement, avec la remise de 391 propositions à Nicolas Sarkozy. L’auteure de cette compilation, Maud Fontenoy, ancienne navigatrice et personnalité très décriée au sein des sphères écologistes, était sur iTélé mardi 10 novembre pour évoquer certaines de ses propositions.

Maud Fontenoy défend notamment l’idée de reprendre les expérimentations en matière d’extraction de gaz de schiste. «Le gaz de schiste, c’est du gaz naturel. Il y a une hypocrisie parce que ce gaz (naturel), on l’importe à 98% principalement de Russie et d’Algérie alors qu’il est de schiste comme… d’ailleurs on ne se pose pas la question dans quelles conditions environnementales il a été extrait. […] Aujourd’hui, l’urgence est d’arrêter le pétrole et le charbon. […] Les Etats-Unis, c’est le seul pays au monde qui a diminué de près de 400 millions de tonnes leurs émissions de CO2 pour revenir à des taux d’il y a vingt-deux ans en arrière.»

 

 

DÉSINTOX. Apparemment soucieuse de défendre la position de Nicolas Sarkozy, plutôt favorable en la matière — au terme d’un spectaculaire retournement de veste, rappelaient les Décodeurs du Monde —, Maud Fontenoy avance deux arguments… et autant d’intox.

Premier argument : de même que la France interdit les OGM et en consomme, explique Maud Fontenoy, la France fait la fine bouche concernant le gaz de schiste… mais en utilise déjà. L’écolo en chef de LR suggère ainsi — sans pouvoir apporter de chiffre — qu’une partie du gaz importé de Russie ou d’Algérie est en réalité du gaz de schiste, et qu’on se soucie peu de la manière dont il est extrait.

A ce stade, il faut remettre les choses au clair. Le chiffre de 98% de gaz importé est juste, même si les parts russe et algérienne de ces importations ne sont pas majoritaires. Elles ne représentaient respectivement que 15% et 16% du total en 2013, contre 31% pour le gaz norvégien et 18% pour le néerlandais.

Mais, surtout, ni les importations russes, ni les algériennes, pas plus que les néerlandaises ou les norvégiennes, ne comportent la moindre trace de gaz de schiste. C’est tout simplement «faux», explique Catherine Locatelli, chargée de recherche au CNRS et spécialiste de l’industrie énergétique russe. «La Russie n’a aucune raison d’aller chercher du gaz de schiste car son extraction coûte cher et qu’elle possède encore de très nombreux gisements de gaz conventionnel en Sibérie occidentale et dans la péninsule de Yamal. En Algérie, la possibilité de se tourner vers le gaz de schiste est débattue actuellement mais on est très loin de démarrer le processus conduisant effectivement à l’extraction de ce gaz.» 

En fait, Maud Fontenoy va un peu plus vite que la musique. Fin octobre, Engie (anciennement GDF Suez) a annoncé la signature d’un contrat avec l’américain Cheniere, qui devrait pour le coup livrer du gaz de schiste à la France. Mais en 2018 et pour une part infime des importations gazières du groupe. Les livraisons devraient ainsi représenter, selon Engie, «moins de 1% du portefeuille d’approvisionnement actuel». Et sur cette petite fraction, impossible de déterminer quelle portion sera issue du gaz de schiste ou de gaz conventionnel, le groupe américain produisant les deux. Cet été, Cheniere avait déjà signé deux contrats avec l’autre groupe énergétique français, EDF, pour des livraisons prévues à partir de 2016.

Le deuxième argument n’est guère plus rigoureux. Le gaz de schiste aurait permis une diminution inédite des émissions de CO2 aux Etats-Unis, le «seul pays au monde qui a diminué de près de 400 millions de tonnes ses émissions de CO2 pour revenir à des taux d’il y a vingt-deux ans en arrière». Des chiffres inexacts.

Les chiffres les plus récents dont on dispose aujourd’hui sont ceux de 2013. A l’époque, les Etats-Unis avaient émis en un an 5 233 millions de tonnes de CO2 (MtCO2), selon le Global Carbon Atlas. Vingt-deux ans plus tôt, en 1991, ils produisaient 4 823 MtCO2. Soit une hausse de 8,5% et 400 millions de tonnes en plus, et pas en moins.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les émissions américaines (même si elles sont réorientées à la hausse en 2013) ont effectivement chuté depuis 2007, où elles avaient atteint un pic à 5 824 MtCO2. Cette baisse s’explique en partie par la substitution du gaz de schiste au charbon, un combustible très polluant encore beaucoup utilisé aux Etats-Unis. Mais pas seulement. La contraction de l’activité économique a par exemple fait mécaniquement baisser les besoins énergétiques. Par ailleurs, la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie a également augmenté au cours de la même période. Bref, si le gaz de schiste a joué, il n’est pas le seul.

Enfin, souligne Patrice Geoffron, directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières Premières (CGEMP) de Paris-Dauphine, les Etats-Unis sont très loin d’être les «seuls au monde» à avoir réduit leurs émissions, comme l’affirme Maud Fontenoy. «L’Europe est la zone du monde la plus engagée dans la transition énergétique.» Au cours de la même période de vingt-deux ans choisie par Maud Fontenoy, l’Union européenne voyait ses émissions diminuer de 16,7%. La France, de 19,4%. Même chose depuis 2007 et le début de la baisse des émissions aux Etats-Unis (-10,1%). Les émissions françaises ont baissé de 8,5% sur la période. Celle de l’UE, de 13,1%.

Le pire, c’est que Maud Fontenoy avait déjà été prévenue l’année dernière par nos confrères des Décodeurs.

Valentin Graff