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L’extraction pétrogazière dans le Sud tunisien – Visite à El Faouar

juillet 23, 2015

Source: Blog Mediapart

« Ils font grève tout le temps, ce n’est pas raisonnable ». « Ils sont ingrats envers la nation. » « Ils sont pauvres ». « Ils ne sont pas cultivés ». « C’est le désert total. Il n’y a rien ». « Ils votent mal. » « Ils sont anti-progrès ». « Ils sont pro-Daech ». « C’est un repaire de terroristes ». Voilà le genre de discours sur le Sud tunisien qu’on peut lire dans la presse, qu’on entend parfois dans les cafés de la capitale. [1]

Cela faisait quelque temps que je voulais me rendre dans le Sud, pour confronter ces discours à ce que je pourrais percevoir de la réalité sur le terrain. Mettre des images sur les fameuses disparités régionales qui ont nourri la « révolution », sur les impacts de l’extraction pétro-gazière sur les conditions de vie des habitants de ces régions. Et aussi voir le désert pour la première fois.

Au Forum Méditerranéen contre le Gaz de Schiste et le Fracking de Bizerte, j’avais pris contact avec Messaoud, un ouvrier des environs d’El Faouar, venu témoigner de la grève, des soupçons d’extraction de gaz de schiste, avérés ou non, de la prolifération des cancers et plus généralement de la situation dans la région. Il avait accepté que je me rende sur place « Tu pourras dormir chez moi avec mes filles ». Alors quelques semaines plus tard, fin mai, j’y suis allée. Très bien accueillie dans sa famille avec ses 8 enfants, j’étais aussi l’attraction du village : les « gaouris » [2] se font rares dans cette partie du désert.
Avec lui et d’autres hommes du village, nous sommes allés rendre visite aux manifestants des sites des compagnies pétro-gazières de la région d’El Faouar.

Situation géographique d'El Faouar

Situation géographique d’El Faouar

Délimitation des sites des compagnies autour d’El Faouar – carte réalisée à partir de la carte IHS – Mediterranean Sea – Global Exploration and Production service

Délimitation des sites des compagnies autour d’El Faouar – carte réalisée à partir de la carte IHS – Mediterranean Sea – Global Exploration and Production service


La route qui mène à El Faouar traverse des étendues de sable parsemées d’herbes jaunies, d’oasis, qui ressemblent à des forêts de palmiers – c’est là que sont construits les villages – et de barrières faites de branches de palmier pour contenir l’avancée des dunes. En arrivant à la ville, un groupe d’hommes bloque la route. Ceux qui m’accompagnent dans la voiture en connaissent certains, on nous laisse passer. En sortant d’El Faouar, un autre barrage. C’est pour empêcher les individus malhonnêtes d’aller négocier avec les compagnies pétrolières et les autorités au nom de tous habitants de la région, me dit-on. A El Faouar, les décisions se prennent au marché. Celles de reconduire la grève, d’accepter ou non les dédommagements financiers… Mais parfois certains court-circuitent ces discussions et se rendent de leur propre chef à la table des négociations en espérant en retirer des bénéfices personnels.

Après quelques minutes à travers le Chott el Jerid, désert plat et brûlant, nous apercevons un forage au loin. C’est celui de l’entreprise néerlandaise Mazarine. Suite à l’annonce de la découverte d’un nouveau puits de pétrole par cette société, des habitants de la région ont commencé à protester pour se faire embaucher. Les manifestations ont été réprimées par la police, ce qui a conduit à l’incendie du poste de la garde nationale de la région.

Forage de Mazarine

Le forage de la compagnie néerlandaise Mazarine

Puis nous arrivons au site d’El Franig, celui-là même où la société Perenco s’est targuée d’avoir réalisé avec succès la première opération de fracturation hydraulique pour l’extraction de gaz de schiste sur le territoire tunisien en 2010.[3] De plus, la compagnie n’a pas recruté autant d’habitants de la région que ses promesses le laissaient entendre.

Deux tentes sont plantées à côté du grillage qui délimite le site. Quelques dizaines d’hommes campent devant l’entrée, gardée par des militaires. A notre arrivée, un attroupement se forme. Je suis la seule femme et la seule blanche, on veut savoir ce que je fais là. Un des militaires, le téléphone vissé à l’oreille, demande à voir mon passeport, à connaître le nom des associations qui m’envoient, en prenant des notes et sans cesser de communiquer avec ses donneurs d’ordre. Les habitants qui parlent le mieux français et qui ne se méfient pas trop de moi m’énumèrent leurs plaintes et leurs revendications : l’emploi, le développement, les infrastructures, les services… et puis finalement, mentionnent leur refus du gaz de schiste.

Un homme m’explique que les seuls emplois que les habitants de la région obtiennent, malgré le nombre de diplômés au chômage, sont des emplois de gardien. « Et encore », il ajoute. « De plus en plus, on est remplacés par des chiens ». Puis il sourit : «… qui reçoivent même salaire que nous ! » Un autre me chuchote, sourire en coin : « Tu remarqueras qu’il n’y a pas de drapeau tunisien ici ». Je leur propose de les prendre en photo. Certains sont réticents. Je demande aussi l’autorisation aux militaires de photographier le site, à travers la grille, ou même simplement l’entrée. Il pose la question à ses chefs par téléphone. Autorisation refusée.

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Les manifestants devant le site d’El Franig de Perenco, gardé par l’armée

Nous remontons dans la voiture. Plus loin sur la route, nous arrivons à une sorte de mare. De l’eau s’écoule d’un tuyau. Juste en amont de l’écoulement, deux vannes. L’une approvisionne le site de Perenco. L’autre le site de Winstar-Serinus, non loin. Il n’y a pas de compteur.

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La source qui approvisionne les forages de Perenco et Winstar-Serinus

Un berger fait paître ses chèvres à côté de la mare. Il dit que la qualité de l’eau s’est beaucoup dégradée. Que quand les vannes sont fermées, l’eau ressort avec un débit plus important et de grandes quantités de sable, signe que la nappe est déstabilisée. Il dit que beaucoup de ses bêtes sont mortes. Il parait que la culture des palmiers dattiers subit aussi la dégradation de la qualité de l’eau, et la diminution des réserves. Les récoltes sont moins bonnes.

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Un berger fait paître ses chèvres près de la source d’eau qui alimente Perenco et Winstar

Nous prenons maintenant le chemin qui mène au site de Sabria, exploité par l’entreprise Winstar, filiale tunisienne de Serinus Energy Inc. Là encore, des militaires gardent le site ; devant l’entrée, une tente témoigne d’une occupation récente par les habitants comme sur le site de Perenco. Et juste derrière le grillage, il y a un chien. De l’autre côté, juste à côté du puits, un hôtel a été construit pour héberger les ingénieurs et les techniciens et sans doute minimiser leurs contacts avec les gens d’El Faouar. On me dit qu’ils viennent de l’étranger ou peut-être de Tunis, et que les employés de l’hôtel ne sont pas non plus de la région.

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Le chien de garde du forage de Winstar-Serinus sur le site de Sabria. Y avait-il avant un humain à son poste ?

Nous jetons un coup d’œil aux bassins de rétention d’eau qui jouxtent les installations de forage.Ils sont « isolés » du sol par une simple bâche, et ce sont, je crois, les boues de forage qui y sont entreposées. Puis les militaires et le responsable de la sécurité viennent à notre rencontre, accompagnés de trois employés qui habitent El Faouar (donc il y en a quand même…). Ils veulent savoir ce que nous faisons là, ce que nous cherchons. Je leur demande si Serinus extrait du gaz de schiste. Le responsable de la sécurité, un peu nerveux, m’assure avec un grand sourire que non, qu’ils ne l’ont jamais fait, et il m’offre une cigarette. Les employés d’El Faouar confirment ses dires.

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Les bassins de rétention d’eau du forage de Serinus-Winstar sur le site de Sabria

Il y a quand même de sérieux doutes que Serinus envisage de réaliser des opérations de fracturation hydraulique. Le site de Sabria contient d’importantes réserves de gaz de schiste et un document de l’entreprise datant de 2013 mentionne ses intentions d’y réaliser à court terme des opérations de « frac » et des puits horizontaux, ce qui semble faire référence à la méthode d’extraction du gaz de schiste, par fracturation hydraulique.[4] D’ailleurs, il semble que Mazarine projette aussi, à plus ou moins long terme, d’exploiter le gaz de schiste sur son territoire.[5]

De retour au village, nous rendons visite à plusieurs malades, qui souffrent de cancers et de complications. Leurs familles nous racontent les voyages à l’hôpital de Sousse, à l’autre bout du pays, puisqu’il n’y a pas d’hôpital digne de ce nom dans la région, les rencontres avec les médecins, qui ne prennent pas beaucoup de temps pour expliquer les maladies aux patients et à leurs familles et se contentent souvent de donner des ordonnances, les efforts financiers que tout cela représente. Les pièces des maisons sont vides hormis quelques matelas par terre. Les murs sont nus. Le sable s’accumule dans les cours des maisons et s’infiltre sous le seuil des portes. Il faut sans cesse balayer.

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Le village où j’étais, sans cesse envahi par le sable

Voilà. Le Sud. « C’est beau, mais c’est dur », dit Messaoud.

Dans la région d’El Faouar, de nombreux jeunes sont au chômage. On dit que les maladies se sont multipliées. Il n’y a pas d’hôpital. Il n’y a pas d’université. Il n’y a pas de théâtre ou de cinéma. Il n’y a pas de bureau de poste. Par contre il y a plein de mosquées.

On rencontre très peu de « gaouris ». A part ceux qui vont pomper le pétrole, le gaz et l’eau sans compteur…

 

Sur la route du retour, je ressens de la tristesse face aux inégalités que subissent les habitants du Sud tunisien. Du ressentiment envers ceux qui les méprisent et l’Etat qui les abandonne. De la colère face à l’impunité dont bénéficient les compagnies pétro-gazières avec l’appui des autorités corrompues et des institutions internationales. De la crainte par rapport à la situation future. Et de la gratitude envers ceux qui m’ont accueillie.

 


[1] Deux exemples d’articles réprobateurs qui déplorent que les manifestants refusent de « se sacrifier pour l’économie nationale » et visent à les criminaliser (« ces groupuscules de terroristes et de tueurs ») : http://www.letemps.com.tn/article/91319/qui-profitent-les-troubles%C2%A0 ; http://www.webdo.tn/2015/06/09/sit-in-blocages-greves-debrayages-ou-est-lautorite-de-letat/

[2] Le terme « gaouri » désigne les étrangers blancs, les européens.

[3] http://nawaat.org/portail/2013/10/29/enquete-sur-le-gaz-de-schiste-en-tunisie-des-profondeurs-du-sous-sol-tunisien-aux-paradis-fiscaux/ ; http://www.economie-tunisie.org/fr/observatoire/analysiseconomics/mensonges-sur-le-gaz-de-schiste-les-catastrophes-environnementales

[4] http://bankwatch.org/news-media/for-journalists/press-releases/ebrds-silent-shale-gas-coup-tunisia ; www.winstar.ca/documents/2013/2013-04-24-Project%20Angler-AcquisitionPresentation.pdf

A noter : l’entreprise Winstar bénéficie d’un prêt de la Banque Européenne de Reconstruction et Développement

[5] « In addition, significant shale potential exists within the Silurian ‘hot shale’ throughout the permit area. » http://www.mazarine-energy.com/zaafrane-central-tunisia/

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