Le gaz est-il l’énergie de la transition, la solution aux gros soucis climatiques de l’humanité ? Ce sera l’une des questions centrales du 26e Congrès mondial du gaz, grand raout triennal qui se tient à Paris à partir de ce lundi et jusqu’au 5 juin – une première dans la capitale française depuis 1937 – et auxquels participeront notamment Total, Engie (ex-GDF Suez), Qatargas, Chevron, Exxon Mobil ou Shell. Sans grande surprise, ces derniers répondent par un «oui» franc et massif.

A six mois de la COP21, la grande conférence de l’ONU sur le climat qui aura elle aussi lieu à Paris, l’industrie pétrogazière dépense même une énergie folle pour défendre l’idée que la lutte contre le changement climatique ne peut pas se passer du gaz «naturel». Leur argument pour redorer son image ? «C’est la plus propre des énergies fossiles», car il est deux fois moins émetteur de gaz à effet de serre que le charbon. Sauf que les choses ne sont pas aussi simples. Décryptage en cinq points.

Il faut distinguer gaz «fossile» et gaz «renouvelable»

Les tenants d’une transition énergétique ambitieuse – c’est-à-dire la plus décarbonée possible, capable de permettre au thermomètre mondial de ne pas s’élever de plus de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle – ne diabolisent pas le gaz en tant que tel. Et s’ils ne considèrent pas celui-ci comme la solution miracle, ils insistent sur la distinction à faire entre le gaz d’origine «fossile» (des hydrocarbures qui ont dormi sous terre pendant des millions d’années) et le gaz «renouvelable». Ce dernier peut être produit de trois manières : par la méthanisation issue de la fermentation de matières organiques comme les déchets agricoles ou ménagers (biogaz), par la gazéification du bois ou d’autres combustibles végétaux, ou encore par la méthanation, un procédé industriel permettant de transformer les excédents d’électricité en méthane (notamment les excédents d’électricité éolienne ou photovoltaïque, ce qui permet ensuite de les stocker dans le réseau de gaz si on n’en a pas d’usage immédiat).

Ce gaz renouvelable peut servir à tout ou presque : chauffage, cuisson, production d’électricité, et même carburant pour nos véhicules. GrDF, filiale à 100% de Engie et principal distributeur de gaz en France et en Europe, prévoit 73% de gaz «vert» dans les réseaux en 2050. «C’est loin d’être négligeable. On baisse ainsi considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Et on réduit les risques géopolitiques sur l’approvisionnement de gaz et l’incertitude sur les prix, grâce à une production locale qui peut être utilisée notamment dans des stations-service rurales», estime Anne Bringault, coordinatrice sur la transition énergétique pour les ONG.

«Comme l’électricité, le gaz est un vecteur. Son origine peut être variée. Il peut aller du plus propre si c’est du biogaz au plus sale si c’est du gaz de schiste. Le gaz peut jouer un rôle dans la transition énergétique, notamment parce qu’on peut le stocker facilement, mais comme l’électricité, le gaz doit urgemment faire sa transition vers les énergies renouvelables», insiste Raphaël Claustre, délégué général du CLER, Réseau pour la transition énergétique. «Hélas, aujourd’hui, les gros industriels s’intéressent très majoritairement au gaz fossile, car c’est là que sont leurs compétences et les plus grandes quantités d’argent», ajoute-t-il. En notant cependant l’émergence en France de plus petits acteurs, dont Solagro, entreprise associative pionnière du biogaz ou Naskeo environnement.

Le gaz pollue plus que le charbon s’il est tiré du schiste

Certes, le gaz fossile « conventionnel » est moins nocif pour le climat que le charbon. Ce dernier émet «plus du double» de gaz à effet de serre, rappelle Alain Grandjean, du cabinet Carbone 4. «Le gaz est aussi préférable au fioul comme combustible dans les camions et les voitures.» Mais, précise-t-il, cela n’est valable que si celui-ci est «produit et transporté sans fuite, ce qui n’est pas le cas du gaz de schiste». Car la fracturation hydraulique, seule technique permettant aujourd’hui d’extraire les gaz et pétroles de schiste, entraîne d’importantes fuites de méthane, qui s’ajoutent à celles qui ont lieu lors du transport, du traitement et de la distribution du gaz. Or le méthane est un gaz très réchauffant, 25 fois plus que le dioxyde de carbone (CO2). Selon des études de la National Oceanographic and Atmospheric Administration (NOAA) et de l’université de Cornell, il y a de 6 à 12% de fuites de méthane lors de la production de gaz et huiles de schiste. Or, au-delà de 3% de fuites, il est considéré que le gaz de schiste contribue autant au réchauffement climatique que le charbon…

Le gaz d’origine fossile est loin d’être une énergie propre

Les industriels du pétrole et du gaz mènent l’offensive depuis quelques mois pour promouvoir le gaz d’origine fossile comme une énergie «propre». Ils le font en douce, via les lobbies européens des énergies renouvelables, dont ils ont réussi à prendre le contrôle, comme le révélait le quotidien britannique The Guardian en janvier. Mais ils agissent aussi de manière parfaitement assumée et décomplexée. «Engagé pour le gaz naturel, Total investit massivement dans la plus propre des énergies fossiles», vante ainsi la dernière campagne publicitaire de Total. Lequel vient aussi, ce lundi, avec cinq autres compagnies du pétrole et du gaz, d’appeler «les Etats du monde entier» et les responsables des négociations climatiques onusiennes à «donner un prix au carbone». Louable. Mais aussi façon, au passage, d’améliorer la compétitivité du gaz face au charbon… dont Total – qui possède encore une petite activité dans le secteur – s’est d’ailleurs engagé lundi à sortir, par la voix de son directeur général Patrick Pouyanné.

«Du greenwashing à l’état pur», s’agace Juliette Renaud, chargée de campagne sur les industries extractives pour les Amis de la terre au sujet de la publicité de Total. L’ONG s’est d’ailleurs amusée à la détourner. Et a publié le 28 mai un «contre rapport annuel» pour dénoncer les activités de la société. «Les industriels comme Total essaient de nous faire croire que le gaz est une énergie propre alors que les impacts de son exploitation, tant sur les populations locales que sur le climat, sont tout aussi dramatiques que les autres énergies fossiles. Ils nient la réalité pour ne rien changer à leurs pratiques», dénonce Juliette Renaud. Et de citer le cas du Nigeria, où il est reproché à Total l’accaparement des terres lié à l’extension de son usine à gaz d’Obite et surtout la contamination de plus de 140 hectares de cultures suite à un accident majeur en 2012 sur son champ de gaz d’Ibewa. «Total fomente les divisions dans les communautés, a versé de l’argent, certes, mais à une association de notables non représentatives. De nombreuses familles attendent d’être indemnisées pour leurs terres qui sont devenues improductives», explique la militante, témoignages de Nigérians à l’appui.

Vendredi 29 mai, l’ONG accompagnait à l’assemblée générale de Total un membre des communautés Egi, affectées par les activités de la multinationale française dans le delta du Niger. Le représentant nigérian, Jerusalem Ajie, a interpellé le DG Patrick Pouyanné, sur le torchage du gaz, pratique consistant à brûler sur place le gaz associé à l’extraction de pétrole. «C’est une problématique majeure au Nigeria, où c’est pourtant interdit depuis 1984, ce qui a été confirmé par un jugement de la Haute cour de justice en 2005, souligne Juliette Renaud. C’est un gâchis énergétique, mais aussi un désastre climatique à cause des importantes émissions de gaz à effet de serre. Et une problématique environnementale et sanitaire avec la pollution locale de l’air, de l’eau et des sols.» Celle-ci ne se satisfait pas de la réponse du patron de Total. «Il a indiqué qu’ils voulaient arrêter le torchage du gaz car il s’agit d’une « perte de valeur », alors que le représentant nigérian l’interpellait sur les problèmes de santé et la perte des moyens de subsistance causés par cette pratique dans sa communauté. Les considérations économiques l’emportent toujours sur les problématiques sociales et environnementales.»

La part du gaz dans le mix énergétique mondial va augmenter, mais sa consommation n’augmentera pas forcément en valeur absolue, surtout pas en France

Le lobby du gaz ne manque pas de mettre en avant les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), selon lesquelles le gaz devrait représenter 24% de la demande mondiale d’énergie primaire en 2040, contre 21% en 2012. Il égalerait ainsi le charbon, qui reculerait à 24% contre 29%, et talonnerait le pétrole, qui devrait passer de 31% à 26%. Nucléaire et renouvelables devraient aussi progresser, à 7% et 19% respectivement, mais rester minoritaires face aux énergies fossiles.

Mais cela ne veut pas forcément dire que la consommation de gaz augmentera en valeur absolue. Surtout pas dans des pays développés comme la France. Selon une présentation de GrDF dans le cadre de la préparation de la programmation pluri-annuelle de l’énergie, «entre 2016 et 2023, le volume acheminé par GrDF décroît de 4,2% tandis que le nombre de clients augmente de 0,3%. La réduction des consommations est principalement portée par l’efficacité énergétique dans les bâtiments résidentiels et tertiaires». Idem pour le scénario de l’association de professionnels de l’énergie négaWatt, qui prévoit une baisse de la production de gaz. «La consommation de gaz va baisser dans le bâtiment du fait d’une meilleure isolation. Elle devrait augmenter (ce que nous souhaitons) dans les transports, en s’appuyant de plus en plus sur du biogaz, mais la hausse de consommation dans les transports ne compensera pas la baisse dans les autres secteurs», analyse Anne Bringault.

Pour Alain Grandjean, «il est préférable d’investir dans l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables plutôt que dans l’exploitation de nouveaux champs de gaz. Et les centrales à gaz qu’on construirait pour produire de l’électricité ont une durée de vie prévisionnelle de 30 ans, ce qui nous mène en 2045». Or pour espérer contenir le réchauffement à une hausse de 2°C d’ici à 2100, il faudra laisser dans le sol un tiers des réserves de pétrole, la moitié du gaz et 82% du charbon, selon une étude de l’University College de Londres publiée en janvier dans la revue Nature.

Le gaz n’est pas indispensable pour compenser l’intermittence des énergies renouvelables

Le gaz est souvent présenté comme étant nécessaire pour produire de l’électricité lorsque le soleil ne brille pas ou que le vent faiblit. «Ce n’est pas justifié», tranche Anne Bringault. Selon la coordinatrice sur la transition énergétique pour les ONG, la production photovoltaïque sera «plutôt plus simple à gérer que le nucléaire car on a une pointe de production dans la journée, alors que le nucléaire fonctionne en base, ce qui pose des problèmes pour la pointe en fin de journée et amène une production d’électricité la nuit dont on ne sait pas quoi faire». De plus, ajoute-t-elle, «on a déjà beaucoup de systèmes de stockage ou de flexibilité». Et de citer une certaine flexibilité du réseau de transport, qui permet à une région d’utiliser l’électricité d’une autre région de production. Ou encore les capacités d’effacement, c’est-à-dire de décalage de la consommation à des périodes choisies dans la journée.

Côté stockage, les stations de transfert d’énergie par pompage (Step) offrent déjà de belles possibilités. Et des solutions complémentaires sont développées pour permettre de stocker massivement l’électricité non consommée afin de la restituer à la demande, ce qui sera nécessaire quand la part de la production d’énergies renouvelables électriques augmentera de façon significative, donc pas avant quelques années. Pour Anne Bringault, l’une des pistes les plus prometteuses est la méthanation, qui consiste à produire du méthane à partir des surplus d’électricité. Lequel peut ensuite être utilisé dans les transports ou pour produire de l’électricité dans les périodes où ce serait nécessaire.

Bref, il y aura largement moyen de «faire avec» l’intermittence des énergies renouvelables électriques sans que le gaz fossile vienne «généreusement» leur porter secours. Et de carburer, dans pas si longtemps, à 100% d’énergie vraiment propre. C’est ce que prouve le rapport Vers une France 100% renouvelable en 2050 commandé par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), caché car dérangeant moult intérêts établis et révélé en avril par Mediapart.