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Algérie: l’opposition au gaz de schiste souligne les impasses du régime

mai 12, 2015

|  PAR PIERRE PUCHOT

source: mediapart –  article offert

Peu médiatisé, le mouvement contre le gaz de schiste en Algérie ne se dément pourtant pas. Il met en lumière les contradictions internes d’un régime pris entre le développement de la demande interne d’énergie et la baisse de ses recettes pétrolières.

À l’ombre des médias, la mobilisation contre le gaz de schiste en Algérie se poursuit. Pour le mouvement né en décembre 2014 dans la région d’In Salah, ville du Sud algérien qui a déjà subi les essais nucléaires de la France au début des années 1960, le mois d’avril a été particulièrement actif. Parmi les actions remarquées, des manifestants ont notamment perturbé la visite du premier ministre algérien Sellal dans la ville de Ouargla.

Pour mettre fin au mouvement qui a suscité des réactions de solidarité et de sympathie dans toute l’Algérie, les autorités ont tout tenté, allant jusqu’à arrêter le caricaturiste Tahar Djehiche, convoqué lundi 20 avril par la police de Lemghir, une ville située à plus de 600 kilomètres au sud-est de la capitale Alger. Avant d’être finalement relâché, Tahar Djehiche était accusé d’avoir partagé des dessins sur le réseau social Facebook autour de la problématique de l’exploitation du gaz de schiste.

Caricature représentant le président Bouteflika sous le sable d'In SalahCaricature représentant le président Bouteflika sous le sable d’In Salah © Tahar Djehiche

L’un de ses dessins a été jugé insultant pour le président Bouteflika par les policiers car il le campait à l’intérieur d’un sablier croulant sous le sable d’In Salah (voir ci-contre). « C’est la première fois qu’il y a en Algérie un mouvement citoyen animé par des personnes qui n’ont pas de revendication politique ou matérielle, car elles ne demandent pas d’augmentation de salaire ni de logements, explique de son côté Hocine Malti, ancien directeur de la Sonatrach, la compagnie algérienne nationale de pétrole, et auteur d’une histoire secrète du pétrole algérien aux éditions La Découverte. Ces gens-là se battent simplement pour leur vie, quand ils se trouvent alimentés en eau par une nappe qui se trouve à une cinquantaine de mètres de là où la Sonatrach fore. C’est véritablement une catastrophe qui s’annonce pour la population locale. Cela explique que le mouvement tienne aussi longtemps, alors que le régime a tout tenté – répression, intimidation – pour y mettre fin. »

Pourquoi les habitants d’In Salah s’opposent-ils au gaz de schiste ? Interdite en France depuis le 30 juin 2011, l’exploitation du gaz de schiste via la fracturation hydraulique est autorisée en Algérie depuis 2013 (lire ici l’avenant à la nouvelle loi sur les hydrocarbures), sans que les populations locales du Sud et d’In Salah, à proximité de laquelle deux forages sont en cours, n’aient été consultées. Pour plusieurs spécialistes, à l’instar de Thomas Porcher, cette absence de consultation locale est d’ailleurs constitutive de la plupart des mouvements d’opposition au gaz de schiste, exploités aux États-Unis, au Canada, en Argentine… et bientôt peut-être en Algérie.

« Quel que soit le niveau de développement du pays, on a toujours vu une opposition au gaz de schiste, que ce soit en Angleterre, en France ou en Bulgarie, et maintenant en Algérie, analyse Thomas Porcher, économiste et professeur en marché des matières premières. Il y a une opposition face à des décisions qui sont prises par le pouvoir central, comme en France avec des permis qui avaient été donnés sans qu’on prévienne les populations avoisinantes. »

Les risques de pollution liés à l’exploitation du gaz de schiste sont considérables, liés notamment aux nappes phréatiques qui servent de ravitaillement en eau potable. Dans leur livre Gaz de schiste, de la catastrophe écologique au mirage énergétique (Actes Sud, 2013), la journaliste Marine Jobert et le porte-parole de l’association Génération future, François Veillerette, résument le processus en ces termes : « L’extraction de ces hydrocarbures dits « non conventionnels » nécessitent de phénoménales quantités d’eau, injectées sous haute pression – pour fracturer la roche – et additionnées de multiples produits chimiques toxiques. Cela s’appelle la fracture hydraulique. Ses conséquences peuvent être funestes : contamination de l’eau du robinet et des cours d’eau… »

La problématique de l’eau en Algérie est particulièrement aiguë. En 2006, au moment où les forages s’étaient déjà multipliés aux États-Unis et que l’Algérie pensait encore pouvoir compter sur l’extraction d’hydrocarbures conventionnels pour des décennies, le directeur de l’Agence algérienne pour les changements climatiques, Mustapha Kara, ne déclarait-il pas que « les ressources en eau en Algérie atteindr[aient] leurs limites à l’horizon 2020-2025 » ? Les habitants d’In Salah l’ont bien compris. La fracturation hydraulique, dans cette région qui manque d’eau, mobiliserait, selon Thomas Porcher, 15 à 25 millions de litres d’eau… La production de gaz de schiste entre donc directement en conflit avec les besoins de la population locale.

«Don de Dieu»

Le 21 février, les habitants ont transmis une demande de moratoire sur l’exploitation de gaz de schiste aux autorités algériennes, à ce jour restée sans réponse. « Ce qui est inquiétant dans le cas de l’Algérie, c’est le fait que les standards pétroliers de production seront probablement beaucoup plus faibles qu’en Europe, et que les risques de pollution seront d’autant plus importants, estime Thomas Porcher. Que vont faire les autorités algériennes des eaux usées ? Ont-elles prévu des bacs à cet effet ? Selon les informations dont on dispose aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Tout ça est fait dans des conditions insuffisantes, ce qui fait que les risques de pollution en Algérie sont encore plus importants qu’en Europe. »

Pourquoi l’Algérie, pays exportateur de pétrole, aurait-elle besoin de gaz de schiste, qualifiés de « dons de Dieu » par le président Bouteflika le 24 février ? « Le pétrole, c’est la rente de l’Algérie, c’est ce qui constitue l’assise du régime algérien, juge Hocine Malti. Or depuis quatre ans, la production pétrolière a commencé à chuter. La production de gaz a également baissé, de même que les exportations. Si l’Algérie disposait de 195 milliards de dollars de réserve de devises en novembre 2014, ces mêmes réserves sont aujourd’hui tombées à 178 milliards. »

Dans le même temps, la consommation intérieure d’une énergie largement subventionnée par l’État pour éviter l’émergence de nouvelles protestations sociales ne cesse d’augmenter (lire notre précédent article), diminuant d’autant les exportations de gaz et de pétrole. C’est cette contradiction qui a poussé le régime algérien à se lancer dans la production du gaz de schiste. Dès 2011, la US Energy Information Administration évaluait le potentiel algérien en gaz de schiste à 6 540 milliards de m3 (la France, par exemple, ne disposerait que de 5 000 milliards de m3).

En septembre 2014, l’issue de l’appel d’offres lancé s’est avérée décevante pour Alger. Sur les 31 permis de recherche proposés, seuls quatre ont été attribués. Les autorités algériennes ont donc pris la décision de confier à la compagnie nationale pétrolière, la Sonatrach, l’exploitation du gaz de schiste en Algérie. La Sonatrach a, depuis, commencé les forages, pour ouvrir sept puits à ce jour, dont deux dans la région d’In Salah.

De son côté, la compagnie pétrolière française Total, qui détenait 49 % de l’un des permis de forage dans le Sud algérien, n’a officiellement pas renouvelé sa participationet a donc perdu ses droits de forage. « Au sommet de l’État algérien, c’est un peu la panique, estime Hocine Malti, d’autant que les décisions de l’OPEP et la baisse du prix du baril de pétrole [désormais aux alentours de 60 dollars, quand le coût de production du gaz de schiste nécessite un baril proche des 80 dollars – ndlr] ne font pas les affaires du régime, et je doute que nous voyions le gouvernement algérien faire marche arrière, du moins uniquement du fait de ce mouvement. Mais je pense que les habitants d’In Salah vont bel et bien sauver leurs terres. D’ailleurs, la Sonatrach a commencé à forer plus loin, du côté d’Adrar, je pense qu’ils ne reviendront pas dans la région d’In Salah. »

Pour une bataille en passe d’être gagnée, restent celles des autres forages et celle du « tight gaz » soulevée en mars par le magazine Bastamag. Mais là encore, le coût d’exploitation risque de s’avérer dissuasif pour la compagnie française Total, au grand dam des autorités algériennes.

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