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En Algérie, le refus du gaz de schiste prend une ampleur nationale

avril 23, 2015
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En Algérie, le refus du gaz de schiste prend une ampleur nationale

23 avril 2015 / Patrick Piro (Reporterre)

Le mouvement de contestation du gaz de schiste, parti en janvier dernier de la ville saharienne d’In Salah, a gagné tout le pays, alors que les messages rassurants des autorités tournent à vide.

C’est un vrai pied de nez aux autorités algériennes : le 30 mars dernier, les opposants au gaz de schiste, réunis à Alger, se sont dotés d’une coordination à l’échelle du pays. La contestation s’étend et se structure : née le 1er janvier, elle a désormais largement débordé des lointains sables de la petite ville saharienne d’In Salah, dans le sud algérien.

C’est la suite logique des marches de protestation du 24 février dernier, initiative reprise dans de nombreuses villes du pays, avec le soutien de dizaines d’associations au niveau national et en dépit de la répression des forces de l’ordre. Le nouveau Collectif national pour un moratoire sur le gaz de schiste, s’il a décidé d’installer son siège à In Salah, site pionnier des projets d’exploitation du gaz de schiste, a choisi pour porte-parole une militante de la capitale, Sabina Rahimi.

La salle oscille entre le rire et la colère

« Il y a eu des défaillances dans la campagne d’information de la population », reconnaissait Youssef Tazibt lors du dernier Forum social mondial (FSM) tenu à Tunis du 24 au 28 mars. Député du Parti des travailleurs (PT, proche du pouvoir), il s’est affronté à plusieurs reprises à des participants altermondialistes, algériens entre autres, unanimement opposés au gaz de schiste.

Ce mea culpa fait partie intégrante du discours gouvernemental. « Nous n’avons pas démystifié en amont ; il faut rassurer les populations, alors que la technique d’exploration est parfaitement maîtrisée », affirmait Abdelkader El Mekki, directeur général de l’énergie, rencontré à Paris le 12 février dernier.

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Au fond, bras levé, Khelil Kartobi, directeur technique de Sonatrach

Au FSM de Tunis, on a également entendu s’exprimer Khelil Kartobi, imperturbable face à une assistance bouillante et incrédule. Directeur technique de la Sonatrach (la compagnie nationale algérienne d’exploitation des hydrocarbures), il a supervisé le premier forage de gaz de schiste du pays, sur le champ d’Ahnet près d’In Salah, où deux autres puits destinés à explorer le potentiel du gisement sont en cours de forage.

« Le dossier a été validé par les élus. Et ce n’est pas la première fois que nous pratiquons la fracturation hydraulique. S’il y avait le moindre risque, nous ne le ferions pas ! » La salle oscille entre les rires et la colère.

« Il est légitime d’associer les gens, de les organiser », concède Youssef Tazibt. Voilà qui est fait avec la constitution du Collectif, mais pas dans le sens envisagé par l’élu. En février déjà, une délégation ministérielle était venue déployer à In Salah la diplomatie gouvernementale pour tenter de calmer le jeu.

L’eau, unique richesse des Sahariens

« Nous avons vite compris qu’il ne s’agissait pas de trouver un compromis avec la population, mais de nous convaincre de l’absence de risque, comme si nous étions des ignares sous-informés », rapporte Tarek Zegzeg, l’un des meneurs des universitaires locaux, à la pointe des manifestations de masse qu’a connues la ville depuis trois mois. « Ils disent qu’il n’y a pas de différence avec le gaz naturel, que le pays exploite depuis des décennies. Mais nous savons que la fracturation hydraulique est très controversée, qu’elle menace l’environnement et la santé. »

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Les femmes ont activement participé à la mobilisation à In Salah

Lui aussi en mission de défense des intérêts d’Alger, Smaïl Kader, ingénieur en biologie, identifie « une frustration, une demande de développement » dans cette mobilisation saharienne qui a totalement pris les autorités au dépourvu. Lesquelles ont prestement ouvert de nouveaux postes administratifs pour satisfaire la demande dans cet immense Sud où il faut parfois parcourir 300 kilomètres de piste pour obtenir un document officiel. « Mais ce n’est pas pour cela que les gens sont sortis dans la rue. Pas pour des motifs politiques ni pour revendiquer plus de liberté, mais en défense de leur vie », s’élève Tarek Zegzeg.

L’eau, unique richesse de ces Sahariens. Elle n’est disponible que sous leurs pieds, dans la nappe phréatique fossile de l’Albien, qui ne se renouvelle pas tant les pluies sont rares. La fracturation hydraulique en consomme d’énormes volumes, et la moindre pollution menacerait directement la fragile agriculture locale, totalement dépendante des puisages.

« Tout le monde reprend son souffle »

Pour Fateh Titouche, de l’Action citoyenne pour l’Algérie, basée à Paris, l’élargissement de la mobilisation comporte des risques qu’il faut assumer. « La cohésion du mouvement fait sa force, tous les opposants se connaissaient. La centralisation et l’implantation dans les villes du Nord l’exposent à l’infiltration, une pratique où l’État excelle. Cependant, il est indispensable d’affirmer que la mobilisation contre le gaz de schiste n’est pas une bataille locale mais une cause nationale pour la transition énergétique et un autre modèle de développement. »

Sur le terrain, l’onde de protestation s’est apaisée. « Nous consolidons nos réseaux, tout le monde reprend son souffle après des semaines d’actions, mais la détermination est intacte », affirme Fateh Titouche.

Le bras de fer promet d’être long et sévère. Car le gouvernement place les enjeux au plus haut niveau. « Les réserves d’hydrocarbures conventionnels commencent à s’épuiser et nous comptons chaque année 450 000 nouveaux consommateurs de gaz et d’électricité ! », défend le député Youssef Tazibt.

Selon l’Energy information administration étasunien (EIA, 2013), le gisement de gaz de schiste algérien serait le troisième au monde en importance, quintuplant théoriquement les réserves en gaz naturel du pays. Même si les pronostics de l’EIA ont souvent débouché sur des désillusions, comme en Pologne, ils ont de quoi alimenter bien des ambitions.

Le 27 décembre dernier, AHT1H1, premier puits d’exploration du gaz de schiste du pays, illuminait le ciel d’Ahnet de sa torchère. « Très prometteur », commentait Youcef Yousfi, ministre de l’énergie venu pour une inauguration en grande pompe.


UN PROGRAMME D’OPPOSITION AU GAZ DE SCHISTE

Le Collectif national pour un moratoire sur le gaz de schiste en Algérie, créé le 30 mars 2015, a décidé l’organisation d’une conférence nationale sur le gaz de schiste à In Salah, et s’est donné pour mission de :

. fédérer les compétences et les volontés au niveau national ;

. créer une commission indépendante qui sera formée d’experts et de représentants de la société civile ;

. interpeller l’Assemblée nationale sur la nécessité d’une loi pour le moratoire ;

. demander la publication du rapport « Mebtoul » d’expertise sur le gaz de schiste, remis au premier ministre ;

. d’obtenir les conclusions qui ont permis à l’Autorité de régulation des hydrocarbures de valider l’exploitation du gaz de schiste en Algérie ;

. sensibiliser et informer sur les méfaits de la fracturation hydraulique.


MOUHAD, LELERIN DES SABLES

« Vous attaquez notre Algérie, d’où viennent vos financements ? », hurle Louiza Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) à la sortie d’un débat du Forum social mondial de Tunis (24-28 mars 2015). « Vous venez nous harceler jusqu’ici, après avoir voté la loi autorisant l’exploitation du gaz de schiste ? Notre Algérie n’est pas la vôtre ! », réplique sur le même ton Mouhad Gasmi, militant anti-gaz de schiste d’Ardar, à quelque 300 kilomètres d’In Salah.

Pour peu qu’ils aient des liens avec des ONG étrangères, les opposants aux projets du gouvernement sont immanquablement accusés d’être payés pour attenter à la souveraineté d’Alger — « Agents du Mossad ! » (les services secrets israéliens).

Mouhad, soudeur de son état, craignait des tracasseries policières de retour au pays. Il est bien rentré, assure-t-il, et va bientôt reprendre son bâton de pèlerin. Depuis des semaines, il parcourt les villes du Sud pour informer les gens sur les risques de la fracturation hydraulique. « C’est ma stratégie : constituer des noyaux prêts à résister quand la menace se concrétise. Mais c’est réellement un mouvement de base, pas des professionnels de la résistance. »

Adepte des réseaux sociaux sur internet, ce militant de 38 ans prend régulièrement conseil auprès de sa femme, couturière, aussi déterminée que lui. Avant la rébellion d’In Salah, il militait au sein de la Ligue algérienne de défense des droits des chômeurs, dont sept sont actuellement en prison en raison de leur engagement.

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Mouhad Gasmi face aux députés pro-gaz de schiste, au Forum Social de Tunis

« Nous avons remarqué que les sans-emplois sont régulièrement plus nombreux que la moyenne dans les zones de grands projets d’exploitation d’hydrocarbure… J’ai donc alerté les réseaux dès 2013 quand j’ai entendu parler des projets sur le gaz de schiste. » Le point de ralliement : les menaces sur l’eau et la santé. La défiance envers la Sonatrach, l’opérateur d’État sur tout le champs des hydrocarbures, est ancienne.

« Elle agit à sa guise et se moque des lois. Partout où elle sévit, nous avons des problèmes de pollution. » À proximité d’In Salah, un site expérimental d’enfouissement du CO2 (pour lutter contre le dérèglement climatique), insuffisamment étanche, connaîtrait des fuites incontrôlables.

À ceux qui s’étonnent de la force du mouvement parti d’In Salah, Mouhad rappelle qu’il a fait ses armes lors des innombrables « émeutes » qui ont accompagné le Printemps arabe en 2011. « Loin des projecteurs, nous avons appris à nous organiser, ce qui signifie notamment la capacité d’alimenter pendant plusieurs jours en nourriture et en eau des milliers de personnes en train de bloquer un site. » Un hommage explicite aux femmes d’In Salah.

http://www.reporterre.net/En-Algerie-le-refus-du-gaz-de

Source et photos : Patrick Piro pour Reporterre


 

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