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L’Argentine fait le pari du schiste

juillet 20, 2014

19 juillet 2014 | Le Devoir
Antoine Dion-Ortega – Collaborateurs à Neuquén, Argentine
Pierrick Blin

Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les ressources de gaz de schiste techniquement récupérables à Vaca Muerta seraient de plus de 300 billions de pieds cubes, plaçant l’Argentine au deuxième rang mondial après la Chine.
Photo: Michel Huneault
Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les ressources de gaz de schiste techniquement récupérables à Vaca Muerta seraient de plus de 300 billions de pieds cubes, plaçant l’Argentine au deuxième rang mondial après la Chine.

Le hasard a fait en sorte que les deux sujets d’actualité à occuper l’Argentine tiennent du vocabulaire charognard. Le pays, en proie aux fonds « vautours », mise sur le gisement de Vaca Muerta (« vache morte ») pour recouvrer son statut d’exportateur d’hydrocarbures. Le défi du gouvernement de Cristina Fernández : attirer suffisamment d’investisseurs pour développer ses ressources.

« Il n’y a pas de partenaire majeur de l’industrie pétrolière qui est intéressé au projet », admettait Philippe Couillard dès son entrée au pouvoir pour expliquer son hésitation à investir 115 millions dans l’exploration pétrolière sur Anticosti. Après des années de spéculation sur le potentiel pétrolier de l’île, il semble qu’elle ne soit toujours pas sur le radar des gros joueurs de l’industrie.

Tout le contraire de l’Argentine, qui n’a pas hésité à délier toute grande la bourse pour attirer les gros joueurs au chevet de Vaca Muerta, une gigantesque formation géologique (shale) de la taille de la Gaspésie qui a propulsé en quelques années le pays parmi ceux détenant les plus importantes ressources non conventionnelles du monde. En quelques années seulement, les plus gros joueurs de l’industrie ont répondu à l’appel, dont Petrobras, Royal Dutch Shell, Total et Chevron.

Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les ressources de gaz de schiste techniquement récupérables à Vaca Muerta seraient de plus de 300 billions de pieds cubes, plaçant l’Argentine au deuxième rang mondial après la Chine. Quant à ses ressources en pétrole de schiste, elles tourneraient autour de 16 milliards de barils.

« Si nous transformons seulement 10 % des ressources de Vaca Muerta en réserves, on parle de plus de30 billions de pieds cubes de gaz, soit trois fois plus que le gisement Loma La Lata, qui a alimenté l’Argentine pendant 30 ans ! » s’enthousiasme Roberto Villa, associé à l’Institut argentin du pétrole et gaz (IAPG).

Recouvrer l’indépendance énergétiqueIl faut dire que l’Argentine, pays producteur, n’a jamais digéré de perdre son autosuffisance énergétique. « La production de brut est en déclin constant depuis 1998, mais 2014 est la première année où les Argentins doivent en importer pour combler leur demande », explique Nicolás Di Sbroiavacca, spécialiste des hydrocarbures à la Fondation Bariloche. Sur le plan économique, cela s’est traduit en 2013 par un solde négatif de 7 milliards dans la balance commerciale du secteur énergétique… au moment même où le pays, qui doit rembourser sa dette, a terriblement besoin de ses réserves de dollars.

Pour M. Di Sbroiavacca, c’est le résultat direct des grandes privatisations des années 1990 — les sociétés privées préférant encaisser leurs liquidités plutôt que d’investir dans l’exploration et ainsi renflouer les réserves du pays. Mais pour Eduardo Fracchia, directeur du programme d’économie à l’Institut des hautes études commerciales, c’est le gouvernement de Nestor Kirchner (2003-2007) qui en a la faute, lui qui a imposé — « pour des raisons populistes » — des prix si bas qu’ils ont découragé les pétrolières d’investir dans l’exploration. En Argentine, comme dans nombre de pays producteurs, les prix domestiques — contrôlés par le gouvernement — sont distincts des cours internationaux.

C’est d’ailleurs l’argument que ressassera jusqu’à la fin Repsol dans ses négociations avec le gouvernement de Cristina Fernández, qui exigeait davantage d’exploration. « Repsol arguait que si les prix n’étaient pas rehaussés, elle n’investirait pas », rappelle M. Di Sbroiavacca. Coupant court à ce qu’il perçoit comme du chantage, le gouvernement reprend brusquement, en avril 2012, la tête de la pétrolière YPF en arrachant à Repsol sa part majoritaire de 51 %. Après une guerre de mots de près de deux ans, la pétrolière espagnole accepte finalement, en février 2014, les 5 milliards de compensation offerts par le gouvernement.

Disposant désormais d’un joueur sur le marché, le gouvernement s’attelle alors à relancer massivement l’exploration, fondant tous ses espoirs sur Vaca Muerta. « Historiquement, ce sont les sociétés d’État, principalement YPF, qui ont pris les risques en exploration », rappelle d’ailleurs M. Di Sbroiavacca.

L’État met la table…Commence alors un vaste programme d’investissement, largement financé par les deniers publics, dans l’espoir d’attirer les capitaux privés dans l’aventure. YPF prévoit d’investir 5 milliards en 2014, pour un total de 37 milliards d’ici 2018. Comment les Argentins s’accommodent-ils d’une telle prise de risque ? « Les Argentins comprennent qu’il est mieux de prendre des risques avec une société nationale que de laisser la rente pétrolière dans les mains de quelques-uns », croit M. Di Sbroiavacca.

L’enjeu est le suivant : accumuler suffisamment de données sur la formation Vaca Muerta pour que les majors n’aient plus qu’à s’asseoir lorsque la table sera mise. Car il est évident qu’YPF ne pourra pas tout faire seule. « On estime qu’on aura besoin de 15 milliards de dollars par an seulement pour regagner l’autosuffisance en 2021, dit M. Di Sbroiavacca. C’est improbable qu’on réunisse autant d’argent tout seul. » M. Fracchia est du même avis. « Si on parle de 200 milliards sur 20 ou 30 ans, le capital viendra de l’extérieur, car l’Argentine ne pourra pas le faire. YPF met la table, mais c’est le capital privé qui va réaliser notre potentiel énergétique. »

Les Argentins peuvent s’estimer chanceux : la province de Neuquén a tout pour plaire. Avec plus d’un siècle d’expérience dans les hydrocarbures, elle peut compter sur des centaines de géologues et d’ingénieurs pétroliers qui connaissent sa géologie, sans compter que son territoire est déjà quadrillé de routes, de gazoducs et de pipelines. De plus, le shale de Vaca Muerta étant plus épais que la plupart des shales américains, il n’est pas nécessaire d’y forer des puits horizontaux, trois à quatre fois plus chers que les puits verticaux. « Un puits horizontal d’une dizaine de fractures, ça peut grimper à 30 millions », estime Carlos Soraire, associé à l’IAPG.

Les pétrolières observentDe tous les joueurs ayant répondu à l’appel, c’est l’américaine Chevron qui a misé le plus gros. En 2013, elle y allait d’un investissement pilote de 1 milliard, puis d’un deuxième de 1 milliard en avril 2014, pour financer 170 nouveaux puits sur les concessions d’YPF à Loma Campana. À terme, Chevron prévoit d’investir un total de 16 milliards pour développer 1500 puits.

D’autres sociétés ont commencé à investir… quoique timidement. « On s’attendait à un rythme d’investissement plus soutenu, d’autres projets pilotes pour développer la technologie et clarifier les paramètres locaux », convient M. Di Sbroiavacca.

Il est vrai que l’Argentine s’est vue, en ce moment crucial, être rattrapée par son passé. En juin dernier, le pays a été condamné par une cour américaine à rembourser 1 milliard à deux fonds spéculatifs « vautours » avant le 30 juillet, faute de quoi il se trouvera en défaut de paiement. Plusieurs observateurs notent que l’interminable saga du remboursement de la dette argentine depuis la crise de 2001 pourrait avoir retardé les investissements à Vaca Muerta.

Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien YPF qui, pendant ce temps, mène le gros du développement. À la fin de 2013, la société nationale avait foré 141 des 183 puits en production dans le shale. Qui donc doit payer pour la courbe d’apprentissage à Vaca Muerta ? « Évidemment, si les sociétés privées courent moins de risques parce qu’un autre les prend, c’est tant mieux pour elles », dit M. Di Sbroiavacca.

Pour Santiago Benotti, ingénieur pétrolier, c’est pratiquement du marketing que font les sociétés privées. « Chacune fait quelques puits, elles ne font que se positionner, dit-il. Pendant ce temps, les infrastructures sont mises en place par le gouvernement, qui va rendre la production rentable pour les pétrolières. »

Ainsi, même avec un gisement de classe mondiale, une main-d’oeuvre qualifiée et des infrastructures en place, on ignore quand exactement la magie opérera. « Si les pétrolières n’investissent pas, c’est à cause des conditions du marché, qui font qu’elles vont préférer une autre option qui leur donne un meilleur prix », dit M. Di Sbroiavacca.

Dans cette course aux capitaux privés, on se demande jusqu’où les Québécois — qui déjà se questionnent sur les 115 millions investis à Anticosti — seront prêts à aller… et si leur île sauvage, sans infrastructure aucune et sans expertise pétrolière, trouvera un jour grâce aux yeux d’investisseurs jusqu’ici plutôt frileux.

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